Je suis bilingue en allaitement

Voici le témoignage de Claire, maman de deux enfants.

J’ai 7 ans, je viens d’emménager en Allemagne avec ma famille, et je passe un test de niveau de langue. Je dois préciser si j’ai identifié tel ou tel mot d’allemand dans l’enregistrement que je viens d’écouter. Aucune idée. Ce que j’ai entendu était une longue suite de sons indifférenciés et incompréhensibles.

25 ans plus tard, même sensation d’impuissance : mon quotidien est à nouveau bousculé par l’apprentissage d’une langue étrangère, ou devrais-je dire d’une langue maternelle : je choisis d’allaiter mon enfant.

Plonger dans la mère, perdre mes repères : immersion totale

Quand ma première fille est née, j’ai vécu une immersion totale dans un pays étranger. Tout était nouveau, tout à découvrir. Le quotidien a volé en éclats. Je n’avais plus aucune notion de l’heure, et j’ai la sensation d’avoir vécu une seule et grande tétée ininterrompue pendant des semaines. Je passais ma journée à allaiter, et ma maison vivotait. Le ménage n’était pas fait, j’arrivais à peine à prendre une douche, mes repas n’avaient ni queue ni tête, les lessives s’accumulaient, et mon mari restait sans voix devant cette soudaine désorganisation massive. Je ne suis pas sortie de chez moi pendant au moins 10 jours. Mon canapé était devenu mon QG. Dans mes bras, mon bébé. A côté de moi une tablette de chocolat noir, des fruits secs et une bouteille d’eau. Je vivais au rythme de ma fille, je somnolais en même temps qu’elle, je me levais pour aller changer sa couche et c’était à peu près tout.

J’entrais dans la phase d’apprentissage de cette nouvelle langue. Une véritable obsession tant je m’y suis plongée corps et âme.

Le quotidien se dessine : je balbutie mes premiers mots

Au fil des jours et des mois, les journées ont retrouvé un semblant de rythme et je suis sortie du tunnel. A force de pratiquer cette nouvelle langue, je jonglais de mieux en mieux avec les mots de l’allaitement, qui a fini par trouver sa place avec souplesse dans mon quotidien. J’ai appris à allaiter mon bébé en porte-bébé et j’ai pu tenter des nouveautés, pas après pas. J’ai cuisiné en allaitant, écrit mon journal intime d’une seule main avec mon bébé dans l’autre, allaité en marchant, lu des livres en donnant le sein. Parfois j’arrêtais tout pour prendre un moment conscient d’allaitement avec ma fille, à d’autres moments j’écoutais un podcast en même temps que je la faisais téter. D’autres fois encore je m’endormais avec mon bébé au sein et nous partions pour une sieste commune réparatrice.

L’allaitement fait partie de moi : je suis bilingue

De plus en plus à l’aise, je sortais de chez moi sans hésitation : j’avais acquis toutes les ressources pour improviser, au cas où une tétée s’imposerait. Du coup, j’ai osé allaiter – plus ou moins discrètement en fonction des lieux – dans le bus, le train, le métro, dans les parcs, dans les files d’attentes, et même dans une boulangerie pour apaiser une crise de pleurs de mon bébé.

Un jour je me suis rendu compte que j’étais devenue bilingue. Bilingue allaitement. Avec mon petit accent singulier : mes préférences de positions, mes moments favoris de la journée, mes petites habitudes et celles de ma fille… L’allaitement s’était totalement fondu dans mon quotidien et s’était même invité dans des situations exceptionnelles. Par exemple, j’ai allaité mon nouveau-né de quelques semaines alors que je veillais ma fille aînée hospitalisée d’urgence. J’ai aussi allaité en randonnant, en partant faire du camping sauvage ou dans un tuk-tuk pendant un voyage à l’étranger.

Bref, au fil du temps l’allaitement n’était plus un sujet, il faisait partie de ma trousse à outils de mère.

Quand ma deuxième fille est née, même si j’avais été bilingue quelques mois auparavant avec mon aînée, j’ai dû m’adapter aux subtilités de ce bébé là. Je devais aussi apprendre une nouvelle langue vivante : celle d’être mère de deux enfants. D’ailleurs, je me revois donner le sein à mon nouveau-né sur le canapé, tout en lisant un livre à ma fille aînée confortablement lovée contre moi. J’allais devenir polyglotte.

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