Allaitement et développement de la mâchoire

L’allaitement aide au bon développement maxillaire et dentaire de l’enfant

Le développement de la cavité buccale repose à la fois sur des facteurs génétiques et des facteurs fonctionnels (permettant une bonne adaptation à l’environnement). Il est donc à priori cohérent de s’interroger sur l’impact de l’allaitement et des succions non nutritives sur le développement maxillaire et sur les risques de malocclusion dentaire. Un petit tour du côté de la littérature scientifique nous permet de faire le point.

 

La malocclusion

L’idéal pour le fonctionnement buccal est une parfaite adéquation entre les dents maxillaires (supérieures) et les dents mandibulaires (inférieures) :

  • les molaires supérieures s’encastrent parfaitement (les cuspides – ou crêtes – des unes sont imbriquées dans les sillons opposés),
  • les dents de la mâchoire supérieure dépassent légèrement les dents mandibulaires,
  • il n’y a pas d’espace visible entre les deux rangées de dents lorsque la mâchoire est serrée.

Une malocclusion est un trouble du développement maxillo-facial qui peut toucher la mâchoire, la langue, les muscles du visage et les dents (poussée anormale qui impacte le positionnement des dents). Ce phénomène a une forte prévalence dans nos sociétés actuelles (30 à 40 % de la population concernée [2]). Elle n’est pas sans conséquence sur l’enfant qui peut en souffrir psychologiquement (voire physiquement). L’individu peut développer des troubles du langage, une mauvaise image de soi, des problèmes de relations sociales.
 

Le développement oral chez l’enfant

A la naissance, la cavité buccale du nourrisson se caractérise par une position « en retrait » de la mâchoire inférieure, des gencives qui se touchent, un larynx positionné très haut, une forme de palais adaptée : tout cela est parfaitement ajusté pour la succion et la tétée.

 

Impact de l’allaitement

Une étude de 2004 [3] a analysé la prévalence de la malocclusion dentaire sur une population de plus de 1000 enfants âgés de 3 à 5 ans. Le profil des enfants a été classé en plusieurs catégories selon leur mode de nourrissage et leur activité de succion non nutritive.

C’est parmi les enfants ayant des habitudes ancrées de succion non nutritive que le chiffre est le plus élevé : 42 %. Le chiffre le plus bas (22 %) concerne le groupe d’enfants n’ayant que peu sucé le pouce ou une tétine. La comparaison du mode de nourrissage a donné un avantage à l’allaitement maternel de plus de 3 mois (32 % concernés dans ce groupe, contre 41 % dans le groupe nourri par formulation)

Impact de la durée de l’allaitement

L’étude [3] souligne que l’allaitement maternel joue particulièrement fort sur les problèmes de malocclusion croisée c’est-à-dire lorsque les dents du fond de la mâchoire inférieure dépassent celles de la mâchoire supérieure.

Ce dysfonctionnement est environ 3 fois moins répandu chez les enfants allaités même en cas d’utilisation de tétines ou pouce.

Une équipe finlandaise [1] a montré que l’introduction trop précoce de biberons modifiait l’activité musculaire ce qui interférait avec le processus de maturation des crêtes alvéolaires (portions d’os qui soutiennent les dents) et la maturation du palais. Les durées d’allaitement les plus longues correspondent à des pourcentages plus bas de malocclusion croisée : il y a donc un effet dose-réponse qui confirme que l’allaitement a un effet protecteur.

Ce résultat a été confirmé plus récemment en 2015 et 2016 [8] [9].

 

Mécanismes mis en jeu lors de l’allaitement prolongé

Il semble que le développement de la musculature cranio-faciale soit différente lorsque l’enfant est allaité de manière exclusive [3] [9].

 

Impact sur le développement du palais

Pendant la tétée, le mouvement de bouche, des lèvres et de la langue du bébé s’apparente davantage à une compression qu’à une succion :

  • les lèvres pressent l’aréole,
  • la langue comprime le mamelon contre le palais
  • le lait est ingéré par des mouvements de compressions musculaires au niveau de la bouche.

Avec un biberon, le mouvement est de type piston/aspiration avec une force de poussée accrue sur le palais (ceci est aussi induit avec une tétine). Dans cette configuration, le palais se développe de façon différente ce qui conduit à l’occlusion croisée.

 

Impact sur le développement des mâchoires et du muscle masséter


Une étude de cohorte (2012) [4] relative à 144 enfants brésiliens (entre 3 et 5 ans) choisis aléatoirement dans la population a confirmé l’effet stimulant de l’allaitement maternel sur le développement musculaire facial. Des tests de mastication ont été réalisés avec ces enfants (capacité à couper de la nourriture, observations des mouvements des mâchoires, des lèvres, utilisation intensive ou non des muscles péri-oraux).
6.3 % de ces enfants ont été allaités exclusivement pendant 6 mois et 30 % ont été allaités pendant 2 ans ou plus (allaitement mixte). Les meilleurs capacités de mastication concernaient les enfants allaités pendant au moins 12 mois, qui ont utilisé le biberon moins d’un an, et qui ont eu recours à la tétine pendant moins de 6 mois.

Il a également été observé, parmi les enfants allaités, que les capacités de mastication viennent surtout d’une meilleure utilisation du muscle de la mastication (appelé muscle masséter) : les amples mouvements de mâchoires lors de la tétée favorisent le développement de ce muscle. Le recours au biberon diminue le travail de ce muscle [6].

 

Bilan et autres conséquences

La publication [5] explique que c’est bien le déficit de la fonction masticatrice et également des stimulations nécessaires au développement maxillaire et dento-alvéolaire qui explique la prévalence élevée des malocclusions constatée dans nos sociétés.

Une conséquence possible de ces anomalies dentaires concerne les troubles du langage. Une étude de 2009 [7] concentrée sur 128 enfants chiliens âgés de 3 à 5 ans fait écho à des études antérieures et met en évidence plus de troubles de langage en cas de forte utilisation de tétine. Elle montre aussi que l’introduction plus tardive du biberon (au-delà de 9 mois) est également bénéfique.

 

Conclusion


La pratique de succion non nutritive prolongée, beaucoup plus fréquente chez les enfants non allaités, a un impact assez marqué sur les risques de malocclusion.
L’allaitement maternel (surtout lorsqu’il est mené exclusivement pendant 6 mois) contribue à un développement oro-moteur idéal (bonne mise en place des crêtes alvéolaires, stimulation du muscle masséter, développement du palais optimal). De ce fait, il diminue les risques de malocclusions  et de troubles qui en découlent (esthétique, langage, relations sociales).

 

Références :
1- Karjalainen S, et al. « Association between early weaning, non-nutritive sucking habits and occlusal anomalies in 3-year-old Finnish children« , International Journal of Paediatric Dentsitry, Vol 9(3), 1999

2- Sood S., et al. « Malocclusion of teeth : role of pediatrician in early diagnosis »,  Indian Journal of Practical Pediatrics, Vol 13(4), 2011

3- Viggiano D., et al., « Breast feeding, bottle feeding, and non-nutritive sucking; effects on occlusion in deciduous dentition » Archive of Disease in Childhood, Vol 89(12), 2004

4- Pires SC., et al., « Influence of the duration of breastfeeding on quality of the muscle function during mastication in preschoolers : a cohort study  » BMC Public Health, Vol 12, 2012

5- Limme M., « The need of efficient chewing function in young children as prevention of dental malposition and malocclusion », Archives de Pédiatrie, Vol 17, Supplement 5, 2010

6- Inoue N.,et al., « Reduction of masseter muscle activity in bottle-fed babies », Early Human Development, Vol 42, Issue 3, 1995

7- Barbosa C.,et al., « The relationship of bottle feeding and other sucking behaviors with speech disorder in Patagonian preschoolers », BMC Pediatrics Vol 9 , 2009

8- Peres KG. et al., « Exclusive Breastfeeding and Risk of Dental Malocclusion », Pediatrics, Vol 136 (1), 2015

9- Miotto MH. et al., « Early Weaning as a Risk Factor for Deleterious Oral Habits in 3-5 YearOld Children », Brazilian Research in Pediatric Dentistry and Integrated Clinic,16(1), 2016

 

[Auteure] : Pascale Baugé

[Biographie] : De formation scientifique (docteur-ingénieur en génie des procédés), Pascale est très investie dans le monde des sciences en général.

A la naissance de son premier enfant, elle découvre l’allaitement avec bonheur mais se heurte aussi à quelques difficultés. Et voilà un nouveau sujet passionnant à fouiller !  Depuis, elle a eu deux autres enfants, allaités longuement, et n’a de cesse de lire et fouiller la littérature scientifique, synthétiser et diffuser l’état des dernières connaissances sur l’allaitement maternel. Elle anime le blog “Allaitement, bonheur et raison

 

 

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