La prise d’aspirine modérée pendant un allaitement pose-t-elle un problème ?

Pascale Baugé nous aide à comprendre les mécanismes de diffusion de ce traitement dans le lait maternel.

Les mamans allaitantes se posent toujours, à juste titre, beaucoup de questions lorsqu’elles sont obligées de prendre des médicaments : elles s’inquiètent des conséquences potentielles de l’absorption via le lait maternel des molécules actives du médicament sur leur bébé.
Le risque dépend de plusieurs facteurs : de la biodisponibilité du traitement (s’il passe vite dans le sang, et en quelle quantité), de la concentration dans le plasma maternel, et de la capacité de passage de la molécule dans le lait maternel.

Pour savoir ce qu’il en est, on étudie la pharmacocinétique du médicament, c’est-à-dire ce qu’il devient dans l’organisme et on cherche la quantité ingérée par l’enfant en l’exprimant par un pourcentage de la dose maternelle rapportée au poids (mg/kg). La quantité reçue par l’enfant est jugée faible lorsque le chiffre est inférieur à 10 % et très faible lorsqu’elle est inférieure à 3 %.

L’aspirine est un traitement classique et banal (sous réserve du respect des posologies), utilisée comme anti-douleur, anti-inflammatoire, antipyrétique. Mais ce médicament est aussi employé de façon chronique, en prise quotidienne, chez les personnes souffrant de maladies cardio-vasculaires car il permet de prévenir les attaques cardiaques, ou les AVC. Ainsi, l’aspirine est fréquemment employée comme fluidifiant en traitement continu pour éviter la formation de caillots sanguins (ou thromboses). Ses effets sont très bien documentés, l’aspirine agissant contre l’agrégation des plaquettes. Par contre, on sait assez peu de chose sur son passage dans le lait maternel, notamment lorsque le traitement est pris de façon régulière pour protéger la maman allaitante des risques cardio-vasculaires.

Faisons le point sur la base d’une étude publiée en 2017 dans « Journal of Human Lactation » qui, sur la base d’un petit échantillon de mamans allaitantes, aborde la question du transfert du médicament et de son métabolite dans le lait lors la prise en quantité modérée mais continue d’aspirine.

Le cadre de l’étude

Les auteurs de l’étude ont mené une enquête auprès de 7 mamans allaitantes âgées entre 31 et 45 ans, de poids moyen 68 kg. Parmi ces participantes, 6 d’entre elles suivaient un traitement à base de comprimés d’aspirine à enrobage entérique au dosage quotidien de 80 mg.
La 7e maman prenait une dose plus élevée (325 mg). Pour toutes, l’allaitement était exclusif et elles étaient entre 1 et 8 mois de post partum.

Pour les besoins de l’étude, les mamans ont tiré leur lait avant la prise d’aspirine (médicament encapsulé, dosage 80mg) puis des échantillons de lait de 30 ml ont été recueillis 1, 2, 4, 8 et 12 h après la prise. Lors de ce protocole expérimental, après l’utilisation du tire-lait, elles ont été autorisées à allaiter leur enfant.
Les échantillons ont ensuite été analysés afin de rechercher et quantifier la molécule active de l’aspirine (acide acétylsalicylique) ainsi que la molécule produite par sa dégradation (acide salicylique.

Résultats

Dans tous les échantillons de lait exprimé étudiés (y compris pour la dose la plus élevée), la molécule d’aspirine était indétectable (en tous cas, elle s’y trouve à une concentration en dessous des seuils de détection des appareils de mesure). Les auteurs l’expliquent par le fait que l’aspirine est très rapidement éliminée du plasma maternel. Donc, de ce côté-là, nous pouvons être rassurés, l’enfant allaité n’ingère pas d’aspirine lorsque la mère prend une dose chronique modérée (et même lorsque le dosage est plus élevé autour de 325 mg).

Mais qu’en est-il de la molécule issue de sa transformation ?

En ce qui concerne la molécule métabolite de l’aspirine, elle a bien été retrouvée dans le lait exprimé mais à une dose très faible : la valeur maximale mesurée était de 115 ng /ml (rappelons qu’1 ng correspond à un milliardième de gramme) et ce, 4h après la prise. La concentration redescend très vite au-delà de 4h à moins de 50 ng/ml au bout de 8h.

Pour la prise de dosage plus élevé, la concentration maximale relevée était de 745ng/ml au bout d’une heure. Faut-il s’en inquiéter ?

A partir de ces résultats, les chercheurs ont donc calculé le pourcentage de la dose maternelle absorbée par l’enfant :
– le chiffre est de 0,4 % pour la prise quotidienne modérée,
– il s’élève à 0,45 % pour le dosage plus élevé.
On est donc pratiquement à un chiffre 10 fois en dessous de la valeur de 3% considérée comme étant une très faible ingestion par l’enfant.

Les chercheurs de l’étude considèrent donc, qu’il est improbable que l’aspirine pris quotidiennement à une dose modérée (80 mg/jour) puisse avoir un quelconque effet sur l’enfant allaité.



Que retenir ?



La petite taille de l’échantillon est bien sûr à souligner. Mais l’étude fait quand même écho à des travaux antérieurs sur la question avec des résultats qui vont dans le même sens.

Ainsi, il est rassurant de savoir que l’aspirine, prise quotidiennement à faible dose pour améliorer les chances de survie après un infarctus du myocarde et un accident vasculaire (comme de nombreuses études le prouvent), ne remet pas en cause l’allaitement d’une maman, si elle le désire.

Pour toute autre question, notamment des prises d’aspirine à des dosages plus élevés, un avis médical est obligatoire.

Les résultats mis en avant ici concernant l’aspirine montrent combien les mamans peuvent parfois se tromper en estimant que la prise de leur traitement est incompatible avec leur allaitement. Il peut effectivement l’être mais il ne faut pas condamner d’emblée un allaitement sans a minima demander conseil auprès d’un centre de pharmacovigilance ou consulter le site du CRAT (un service d’informations sur les médicaments, vaccins, radiations, dépendances pendant la grossesse et l’allaitement).

Référence :
Datta P. et al., “Transfer of Low Dose Aspirin Into Human Milk”, Journal of Human Lactation 33(2), pp 296-299, 2017

[Biographie] : De formation scientifique (docteur-ingénieur en génie des procédés), Pascale est très investie dans le monde des sciences, elle n’a de cesse de lire et fouiller la littérature scientifique, synthétiser et diffuser l’état des dernières connaissances sur l’allaitement maternel: ce qu’on sait, mais aussi ce qu’on cherche à comprendre, car il y a encore tant à découvrir.

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